« Et toi tu fais quoi ? » « Manchologue, pourquoi ? »

Publié le par Isidore

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Sylvain, le chef de district de Crozet, en nous souhaitant la bienvenue, nous a prévenu. « Ici, si vous voulez faire quelque chose, ne le remettez jamais, il faut le faire tout de suite, la minute d’après, il peut y avoir des vents à 150 km/h. »

Ce qui est pris n’est plus à prendre, on a bien saisi le message. Veste de quart, bottes et bonnets vissés sur la tête, la petite troupe de touristes savourent le grand air et le sol qui ne bouge plus. Et s’égayent dans la base, les labos vers le haut, la petite chapelle face à la mer, la route vers la plage. Un étrange vestige témoigne de la présence d’un téléphérique, démonté il y a quelques années. Selon une habitude bien française, le moindre ruisseau, la moindre ravine porte un nom. Nous empruntons la départementale sobrement baptisée route de la baie du Marin.

 

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La houle, les manchots, la plage, le Marion, What else?

 

Dernier virage, le spectacle que nous attendions tous nous parvient d’abord au nez, une étrange odeur de poulailler austral, et aux oreilles, un chant rauque et des piaillements. Et enfin, la vue tant rêvée. La manchottière de la baie du Marin. Des centaines, des milliers de manchots sur la plage et dans l’estuaire de la petite rivière. Nous restons tous la bouche ouverte. « Ah oui, l’odeur, on s’habitue, par contre, ne soyez pas étonné ça marque pas mal les vêtements. Pareil pour le bruit, on finit par ne plus l’entendre.» Nous sommes ici dans le royaume de Marion, une des jeunes manchologues hivernantes, qui travaillent pour des unités de recherche basées en France, qui sont plusieurs à étudier les manchots royaux de Crozet.

 

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François, Caroline et Emmanuel dans la baie du Marin. "Enfin des manchots !"

 

À l’abri dans la cabane, sur la manchottière, nous partageons un thé chaud devant le spectacle hypnotisant de ces oiseaux mythiques. Véritables fusées sous l’eau, leur dandinement à terre est un spectacle permanent, à la fois maladroit et touchant. Autour des adultes, des poussins de deux mois aux plumes marrons pas encore étanches, attendent d’être nourris. D’autres, plus petits, sont encore sous la poche d’un parent. Marion nous montre les petits groupes. « C’est comme des crêches, certains poussins ont leurs deux parents partis en mer pour chercher de la nourriture. Alors ils se rapprochent d’un des adultes de la plage pour se protéger. Et quand les parents reviennent, ils chantent. Et les poussins reconnaissent immédiatement le chant. » Les coups de becs sont fréquents. Les manchots préservent leur espace de vie au sein de l’immense manchottière. L’intimité, ici, se joue à coup d’ailes. Et se fait respecter.

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 Walking on the wild side...

 

« Il y a plusieurs études en cours ici, nous les volontaires à l’aide technique, nous effectuons le suivi et le relevé que nous transmettons à nos labos en France. » Marion surveille la croissance de ses poussins. Elle place également des balises pour suivre les parents qui vont chercher de la nourriture dans les eaux froides. Les distances parcourues par les manchots sont un témoin précieux du réchauffement des eaux.

Vincent, un jeune VAT lyonnais, travaille sur la mitochondrie dans les cellules des manchots. Il cherche à savoir comment le mécanisme cellulaire crée de la chaleur et permet aux manchots cette autonomie face au froid. Arrivé, il y a 4 mois, il est aux anges. « Les manchots, j’en rêve depuis que je suis tout petit. Et ca y est, je suis à Crozet. » Il sourit sous son uniforme de pompier.

 

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Un amour de lac, et Bus derrière.

 

« Il faut absolument aller à Bus. Absolument. » Tous nos nouveaux copains VAT sont formels. Bus. Rien à voir avec le métro. Baie US, la baie américaine, qui porte son nom sans doute en raison des capitaines phoquiers américains venus, à la fin du 19ème siècle à la chasse des éléphants de mer. Leur lard était ramené dans une fabrique à Nantucket, dans le nord-est des Etats-Unis, ou la graisse était transformée en combustible pour l’éclairage. De sacrés bonhommes, ces capitaines dignes héritiers des quakers, des taiseux durs au mal, qui ont quand même fait un vrai massacre dans le coin. L’arrivée de l’électricité a définitivement mis fin à la pêche phoquière.

Aujourd’hui à Bus, il reste quelques vestiges d’un village phoquier. Mais il y a surtout des paysages grandioses, la seule présence humaine étant la petite cabane des scientifiques sur l’immense plage noire. Il y a des manchots qui se suivent à la queue-leu-leu pour aller à l’eau croisant une file qui sort du bain. Des kyonis, sorte de petites colombes australes, qui viennent nous picorer les semelles. Des albatros qui nous survolent pour rejoindre leurs champs et leurs nids. Et puis, il y a les otaries, sorte de harpies de la plage, qui coursent le promeneur qui aurait l’outrecuidance de s’approcher de ces demoiselles. « Méfiez-vous, elles vont super vite, et elles sont agressives. » Les conseils de Jérémy, un des VAT les plus anciens de la base, 18 mois à Crozet, nous reviennent rapidement en mémoire quand, en glissant une énième fois, dans les chemins boueux de l’île, on se retrouve en face du regard hostile d’une otarie. Qui nous charge immédiatement. Ok, t’as gagné, en même temps, t’es chez toi. On oublierait presque que nous sommes au milieu de la nature à l’état sauvage. Un privilège immense tellement rare. Comme cette impression d’être les premiers à être là.

 

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Bus, le petit eden de Crozet.

 

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La guerre des pachas, duel d'éléphants de mer dans la manchottière.


Emmanuel est tombé amoureux. Il est posé sur la plage, son carnet de croquis secoué par les vents. Et il ne s’en lasse pas. L’objet de sa fascination ? Un pacha et sa dame. Deux éléphants de mer, trois tonnes de gras pleines de grâce et un regard de cocker, étrangement familiers. Emmanuel adore les dessiner. Il dit qu’ils sortent de l’imaginaire d’un enfant qui aurait pris son pinceau. Un peu comme les pétrels géantes, les predateurs du coin, qui ont des airs de ptérodactyles à peine adaptés à la modernité.

Le vent se lève, il faut rentrer. Nous quittons Bus un peu comme on quitterait un paradis perdu.


Caroline Britz

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Jean-Pierre Jourdan 06/11/2010 21:54



Tombé sur vous par hasard.. commentaires, photos, aquarelles, superbes, plus passion pour la recherche et chaleur humaine :-) merci !



lepage 10/04/2010 06:16



Bon anniversaire François.


Nous partons à Barcelone: maman, Kilian, Romane Grand mère et grand Père


ROMANE et ANNE-CLAIRE et KILIAN



lepage jean paul 10/04/2010 06:04



Etait-ce déjà ton désir de découvrir le monde qui t'avait laissé les yeux ouverts si lon gtemps? Bon anniversaire M-Thé et J. P



Jean-René 09/04/2010 19:25



Le décalage horaire aidant, le jour se lève. Certain est déjà au 10 avril. A la Prévalaye, le Styx n'était pas une rivière gardée, mais le gardien d'un vaisseau à quatre roues. Le vaisseau s'est
transformé et permet d'aborder les quarantièmes rugissants.


J'y erre.



Laëtitia 09/04/2010 13:53



Question de Solène, Laëtitia et Philippe:


A qui penses-tu quand tu parles de regard de cocker?