Jour 7-8-9-10 : Destination Crozet

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« Les passagers à destination de Crozet ou en transit pour Kerguelen sont priés de se présenter au pont E. »

Quatre jours  et demi de mer depuis la Réunion. Et nous voici dans les eaux sub-antarctique à quelques heures de Crozet. Quatre jours pour apprendre à se connaître, découvrir les îles et le fonctionnement du patch derrière l’oreille. Quatre jours dans le petit village du Marion.

« C’est toujours comme ça dans le subantarctique. Quand il n’y a pas de vent, il y a de la brume ». Cédric Marteau, le directeur de la réserve naturelle sait de quoi il parle, il a séjourné plusieurs fois sur les îles australes. Derrière les sabords du PC Sciences, une grande salle de travail de l’Institut Polaire Paul Emile Victor, l’autre affréteur du Marion Dufresne, on ne voit plus grand chose de l’horizon. Cette nuit, après quatre jours de navigation depuis La Réunion, nous avons passé les mythiques 40èmes. Et dans la foulée, nous avons franchi la ligne de convergence, qui marque la fin de la zone d’influence des eaux chaudes de l’océan indien, et le début de celle des eaux antarctiques. La température de l’eau s’est effondrée en quelques heures, et sur le pont, les vestes de quart ont remplacé les débardeurs, portés encore hier soir. La mer est plutôt calme, ce qui ne manque pas d’étonner les marins du bord. « Mais nous, on est l’équipage beau temps », rigolent-ils.

Quatre jours que l’on attendait ça. Ca y est Crozet, notre première escale est presque là. À la passerelle, Grégoire, le lieutenant navigation a sorti les cartes de l’archipel dans lequel seule l’île de la Possession est habitée. La petite vingtaine d’habitants de la base Alfred Faure nous attend de pied ferme demain matin. Nous leur amenons de nouveaux hivernants, un nouveau médecin, du matériel de construction, un demi-conteneurs de fruits et légumes, un autre demi de fromage, et puis le courrier, bien sûr. Tout pour passer l’hiver austral et pour tenir jusqu’à la prochaine rotation en août. Pendant trois jours, les slings (transport de colis par hélicoptère) ne vont pas arrêter. S’il fait beau, la portière, le gros chaland montés sur pneumatiques, sera mise à l’eau. Mais, une dépression est annoncée dès dimanche. « Il va falloir composer avec le temps, comme toujours. » Patrice, l’OPEA, a dressé un emploi du temps, quasiment minute par minute, des trois jours d’escale. Il faut débarquer le matériel, tester le nouvel enrouleur à gas-oil, charger les déchets de Crozet, dont l’ancienne centrale électrique, acheminer la logistique dans les cabanes isolées, débarquer et récupérer les touristes. « On fait un programme, mais on sait déjà qu’il ne va pas arrêter de changer. Il suffit d’un peu de houle pour qu’on ne puisse pas utiliser les moyens maritimes. Et qu’il faille augmenter les rotations en hélicoptères. » Et puis, il ne faut pas prendre de retard, la prochaine escale, celle de Kerguelen, va être particulièrement chargée. La quadrature du cercle (polaire, bien sûr).

Le troisième diesel-alternateur alimentant les deux moteurs électriques du bord a été lancé dans la matinée. Le Marion file à 16 nœuds. Jean-Louis et Gilles, les deux boscos du bord, se préparent à trois jours intenses de manutention. Avec François, le second capitaine, ils vont organiser le déchargement et le chargement du navire. Les matelots enchaînent les épissures pour les slings. Dans quelques heures, le ballet des grues va commencer.

Dans le salon du Tonga Soa, bienvenue en malgache, le bar du Marion, le tutoiement est désormais de rigueur. En quatre jours, et déjà deux anniversaires et un anniversaire de mariage, la petite communauté du Marion s’est formée. Sur le pont E, la terrasse du bar, les vies se racontent sous les étoiles. Il y a Christian, le baroudeur à l’éternel sourire, qui a quitté son chantier naval d’Arcachon pour venir à la Réunion, dont il est tombé amoureux après avoir passé des vacances. En se baladant à Saint-Pierre, il découvre les photos des terres australes exposées devant le siège des TAAF. « Le coup de foudre, je suis entré pour déposer ma candidature. » Christian est charpentier bois, mais les îles ont besoin de charpentier métal. Qu’à cela ne tienne, il passe un brevet et revient six mois plus tard. « Je crois qu’ils ont vite compris que j’étais motivé » Christian va passer six mois à Kerguelen. Avec lui, il y aura Bruce, la dégaine du capitaine Haddock et des heures d’histoires de voyages. Il a signé pour six mois aussi, comme ouvrier polyvalent sur les grands chantiers de rénovation actuellement menés sur les bases. « Je connais bien les chantiers, j’en ai vu partout, mais dans un cadre comme ça, je crois bien que c’est unique. » Et puis il y a Céline, le médecin aux grands yeux bleus, qui assure sa deuxième rotation. Un petit bout de femme, façon concentré d’énergie et de bonne humeur, à la tête d’un véritable hôpital embarqué. « On peut tout traiter ici, on a tout le matériel pour pratiquer des interventions chirurgicales. » Même pas peur, la toubib. « C’est génial de pouvoir vivre ça, en novembre j’ai fini mon internat à Marseille et là, je suis responsable d’un service ! »  Devant l’hôpital, Céline remplit des distributeurs en libre-service, la crème pour les coups de soleils, les aspirines pour le mal de tête, les patchs pour le mal de mer. Il y a même une case pour le mal d’amour…

Jean-Charles, le maître d’hôtel, a appris les prénoms de tout le monde en deux jours. Et il connaît déjà les petites manies de ces nombreux clients, du premier et du deuxième service. Il faut dire qu’il en a vu défiler des passagers, il entame sa treizième année sur le Marion. Et son sourire discret et ses petites attentions, c’est sans doute signe qu’il ne s’en lasse pas.

Les journées sont studieuses, des conférences sont organisées tous les matins et après-midi par Luc et Sandra, les deux guides pour les groupes de touristes, qui savent tout des oiseaux, des îles, des petites et des grandes histoires. Des intervenants viennent présenter leurs activités. Yves Frénot, le directeur de l’institut polaire, à bord pour la rotation, a passé, en cumulé, l’équivalent de plusieurs années sur les îles. Il y retourne, avec une partie de son équipe, pour s’assurer que les scientifiques travaillent dans de bonnes conditions. « C’est la mission de l’IPEV. Les scientifiques viennent nous voir avec des sujets de recherche qui sont dans nos latitudes : la base de Svalbard au Nord, les terres australes et la Terre Adélie au sud. Et nous, nous organisons tout du billet d’avion, au raccordement des bases à internet, à l’avitaillement des cabanes isolées ou la mise à disposition du Marion Dufresne que nous affrètons pour des missions océanographique 217 jours par an. »

Les premiers pétrels à menton blanc jouent au-dessus de la vague d’étrave. Les albatros, seigneurs de ces mers, sont attendus dans la soirée. Dans quelques heures, nous arrivons dans la baie du Marin.

 

Caroline Britz

Une mer calme


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La mer est plutôt calme, ce qui ne manque pas d’étonner les marins du bord.

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« Mais nous, on est l’équipage beau temps » plaisante l'équipage.


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François avoue "un voyage avec quelques nausées". A l'approche des mythiques 40èmes rugissants, les vestes de quart vont remplacer débardeurs et chemises légères.

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L'attente

Sur le pont


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"Sur le pont E, la terrasse du bar, les vies se racontent sous les étoiles".


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Bruce, la dégaine du capitaine Haddock et des heures d’histoires de voyages.


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Christian, le baroudeur à l’éternel sourire.


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Le serieux alterne avec...
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... le sourire.

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Sur les coursives...

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Réunion de travail

 

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